Vitis vinifera n’a pas encore livré tous ses secrets

La biodiversité ampélographique de Vitis vinifera reste sous-exploitée alors qu’elle fait partie des leviers disponibles pour faire évoluer l’encépagement du vignoble français et permettre à la viticulture de relever les défis climatiques, environnementaux et sociétaux auxquels
elle doit faire face.

Le potentiel de l’espèce Vitis vinifera, qui reste encore assez méconnu, devrait être mieux exploité. C’est le thème sur lequel Jean-Michel Boursiquot, de l’Institut Agro Montpellier, professeur d’ampélographie, s’est exprimé lors du colloque « Vignes en révolutions : entre traditions et innovations » organisé par l’IFV le 30 novembre, dans le cadre du salon Vinitech-Sifel 2022. Pour lui, « la revalorisation des variétés oubliées, historiques ou patrimoniales de Vitis vinifera constitue un moyen éco-responsable pour s’adapter à un environnement changeant. Ces variétés sont aussi un moyen de retrouver ses racines. Cela peut être important en termes de message et d’évolution des mentalités, et c’est aussi un moyen de sortir de la standardisation ».
Un grand nombre de ces variétés historiques sont déjà inscrites et classées. Elles sont donc directement utilisables par les vignerons et peuvent être multipliées par les pépiniéristes. Ensuite, pour celles qui, pour diverses raisons, n’ont pas été retenues dans les actuels cahiers des charges d’appellations, il reste à passer l’étape de leur réhabilitation et de leur réintroduction dans ces cahiers des charges. En outre, il faut savoir qu’il existe aussi une réserve de plusieurs dizaines de variétés de Vitis vinifera du patrimoine national qui ne sont pas encore inscrites au catalogue national. Pour qu’elles le soient, il faudrait qu’elles passent une étape d’expérimentation et de proposition à l’inscription. « En France, plus de 400 variétés anciennes sont présentes en collection, précise Olivier Yobregat, de l’IFV Sud-ouest. Près de 200 sont inscrites au catalogue, dont une quarantaine l’a été au cours des 20 dernières années. Cette démarche est motivée par la volonté de redécouvrir ce patrimoine abandonné. Les vignerons explorent cette richesse et les consommateurs sont en général partants pour déguster ces variétés méconnues. »

Le professeur Jean-Michel Boursiquot lors du colloque organisé par l’IFV au salon Vinitech-Sifel 2022.

Et pourquoi pas un label de « biodiversité ampélographique » ?

À propos de l’exploitation de cette biodiversité ampélographique, Jean-Michel Boursiquot suggère qu’il pourrait même être intéressant d’envisager de la mettre en valeur à travers, pourquoi pas, un label. « À mon avis, explique-t-il, ce potentiel de Vitis vinifera qui est encore largement sous-exploité par les professionnels et les chercheurs est à terme très important pour l’adaptation et la tolérance aux maladies. Ce travail de revalorisation des variétés oubliées, historiques ou patrimoniales nécessite des moyens pour la conservation des ressources génétiques de la vigne. Il faut aussi souligner le rôle essentiel des collections et des conservatoires qui sont gérés à la fois par l’INRAE, notamment pour la collection ampélographique de Vassal, qui doit évoluer dans les années à venir. Cette conservation est aussi assurée par tous les conservatoires du réseau des partenaires de la sélection répartis sur tous les territoires français. » Cela dit, pour permettre ce redéploiement il faut parvenir à fournir aux vignerons des caractérisques fiables sur ces variétés et, comme pour la plupart des programmes de recherche, le processus peut parfois être assez long.

Le potentiel de la Carménère, plus ancien cépage bordelais

Parmi les cépages anciens à « redécouvrir », la Carménère, plus ancien cépage bordelais, a été présentée par Ronan Jehanno, de la Chambre d’Agriculture de la Gironde. Ce cépage fait partie de la famille des Cabernets et du merlot. Largement présent à Bordeaux, il a notamment fait la renommée des vins du Médoc pour son association « heureuse » avec le Cabernet sauvignon. Ce dernier apportait la puissance et la trame tannique tandis que la Carménère apportait la fraîcheur et du moelleux.

Mais le phylloxéra a modifié la physiologie de la Carménère. Sa vigueur a en effet beaucoup augmenté avec le greffage, tout en favorisant les phénomènes de coulure. Le cépage a donc été abandonné par les viticulteurs au point que seulement 14 ha de Carménère étaient recensés il y a 60 ans à Bordeaux. En 1990, la Carménère fait pourtant à nouveau parler d’elle. Mais cette fois, c’est au Chili, où les ampélographes de Montpellier la redécouvrent dans des parcelles en mélange avec du Merlot. Dès lors, la Carménère devient le cépage emblématique des vins chiliens. Suite à cette redécouverte et à la faveur de la mode des cépages oubliés, les surfaces de Carménère progressent à nouveau en France, où elle est de plus en plus vinifiée en monocépage puisqu’elle fait partie des cépages autorisés comme cépage principal dans de nombreuses appellations bordelaises.
Pour autant, la Carménère présente des défauts, des soucis de fertilité notamment, au niveau des yeux de la base. Une particularité qui amène à conseiller une taille longue qui s’avère problématique dans certaines appellations.

Du point de vue œnologique, la Carménère donne des moûts peu acides et peut en outre présenter des goûts herbacés si elle est récoltée trop tôt. Mais ce défaut est un constat du siècle dernier : du fait du réchauffement climatique, les goûts herbacés disparaissent avec les chaleurs estivales et les effeuillages peuvent aussi les gommer. « En outre, ajoute Ronan Jehanno, avec les travaux réalisés sur les porte-greffes, on arrive à maîtriser la vigueur et à assurer des rendements plus élevés. »
Dans la liste des avantages de la Carménère, on note une faible sensibilité aux maladies, un débourrement assez tardif, proche de celui du Cabernet sauvignon, ainsi qu’une maturité assez tardive avec une bonne tenue sur souche, ce qui autorise une vendange elle aussi tardive. Du point de vue œnologique, la Carménère offre un profil original qui peut être recherché par les consommateurs avec à la fois du moelleux et de la fraîcheur, sans oublier une bonne aptitude au vieillissement.
D’un point de vue pratique, la sélection clonale de la Chambre d’Agriculture de Gironde a agréé un clone de Carménère, le 1059, en 2002. Un second clone a été agréé plus récemment par les Pépinières Mercier. Il devrait être bientôt disponible. Par ailleurs, des sélections faites au Chili ont été ramenées en France. Elles sont sorties de quarantaine en 2020 et leur sélection clonale va démarrer. Enfin, la prospection en Italie est envisagée et celle sur Bordeaux se poursuit pour tenter de constituer un conservatoire.

Le potentiel des cépages grecs

Le potentiel des cépages du sud de l’Europe, notamment celui des cépages grecs, a aussi été abordé. Dans ce cadre, Konstantinos Bakasietas, directeur général des pépinières Bakasiestas, a présenté la structure Hellenifera lancée en 2003 par l’IFV pour développer, en partenariat avec la pépinière grecque, un centre de sélection basé en Grèce. Celui-ci a pour objectif de préserver la diversité variétale en vue d’une meilleure adaptation au réchauffement climatique. Ce travail de sélection a permis de prospecter près de 2 000 clones sur 320 cépages. Pour l’heure, cette recherche a abouti à l’inscription de 20 clones au catalogue grec et près de 95 clones de 32 cépages ont été plantés, ce qui fait dire à Konstantinos Bakasietas que « ces avancées rapides en 20 ans de travail font que le matériel devrait être bientôt prêt pour les viticulteurs français ».

La prospection toujours de mise

En amont de tous ces efforts de sélection au sein de ce vaste potentiel, la prospection puis la conservation de ces variétés « oubliées » sont indispensables. « Concernant la prospection, précise Olivier Yobregat, il faut poursuivre les efforts notamment dans les dernières vieilles parcelles. C’est souvent là que l’on trouve des zones viticoles peu remaniées. La prospection se fait aussi hors zones viticoles, dans des jardins ou sur des treilles chez des particuliers. Dans ces prospections, on découvre parfois une très forte diversité. En 2021 par exemple, avec Jean-Michel Boursiquot, nous avons inventorié une parcelle aveyronnaise où il y avait 41 cépages. Lors de ces prospections, il y a aussi toujours une sorte de quête du Graal. À savoir, trouver des génotypes inconnus. Ce qui est toujours très enrichissant. Et si, par chance, on tombe sur une sorte de chaînon manquant, cela pourrait aussi amener un éclairage sur l’origine de certaines variétés. Du point de vue historique, il serait effectivement très intéressant d’identifier des caractéristiques de géniteurs non encore connus de certains cépages. Il y a donc toujours des choses à chercher et à découvrir ou à redécouvrir. Il faut vraiment aller chercher cette part de diversité qui ne serait pas encore « installée » en conservatoire. Et il faut poursuivre dans cette voie au sein des différentes régions comme le font d’ailleurs les partenaires. » Autant dire que même si beaucoup de travail a déjà été mené, il reste encore beaucoup à faire dans cette voie de la prospection.

Préserver le trésor patrimonial répertorié dans les conservatoires

En prolongement de cette étape de prospection, un autre enjeu majeur et tout aussi important est celui du maintien et de la surveillance sanitaire. Autrement dit, c’est de la préservation des différents conservatoires qu’il s’agit. « Ce réservoir de diversité, véritable trésor patrimonial qui a été ramené suite aux prospections puis installé dans les différents conservatoires, est précieux, poursuit Olivier Obregat. Il doit effectivement être préservé. En définitive, il ne suffit pas d’aller chercher ce qui reste, il faut ensuite conserver, maintenir et sécuriser. C’est un travail méticuleux. Mais il est indispensable pour pouvoir ensuite mettre à disposition des vignerons qui souhaitent les redéployer sur le territoire celles de ces variétés dont l’intérêt aura été démontré à l’issue des différentes phases d’évaluation. »

M.-N. C

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